La « loi d’orthogenèse » de Gustav Eimer

by admin on 22 mai 2010

Le terme « orthogenèse » (du grec orthos, « droit », et genesis, « génération ») est né en 1893 sous la plume du biologiste néo-lamarckien Haacke.

Il fut popularisé par Gustav Eimer, un zoologiste suisse-allemand, qui formula en 1897 une « loi d’orthogenèse » selon laquelle « la transformation d’une espèce peut se dérouler selon une direction immuable, sans rapport avec l’utilité, et qui ne peut donc donner prise à la sélection.[1]  »

L’orthogenèse « n’est fondamentalement pas adaptative (elle peut être inadaptative) et se dirige vers un but.[2] » Elle se traduit par la progression, ou la régression, d’un (ou de plusieurs) caractère(s).

N’étant pas soumise au contrôle de la sélection naturelle, elle peut mener à une situation catastrophique nommée hypertélie et provoquer l’extinction de l’espèce. C’est en ce sens que l’on interprétait, par exemple, la disparition des Gryphées, sorte d’Huîtres géantes du Secondaire dont les deux valves crûrent jusqu’à s’enrouler l’une sur l’autre, « si bien que l’animal se trouva finalement enfermé à l’intérieur.[3] »

Selon Gustav Eimer, l’orthogenèse doit s’expliquer en des termes physico-chimiques. Sa « loi » combine l’influence de facteurs externes et internes à l’organisme. Les « circonstances » du milieu provoquent la transformation :

D’après ma conception, les causes de l’évolution dirigée dans un sens déterminé sont contenues dans les effets produits par les circonstances et influences extérieures, telles le climat, la nourriture, sur la constitution de l’organisme donné. [4]

Une fois enclenchée, la progression orthogénétique se poursuit en fonction de déterminismes structuraux propres aux lois morphogénétiques constitutives de chaque groupe :

Le développement ne peut avoir lieu que dans un petit nombre de directions, parce que la constitution, la composition matérielle du corps déterminera nécessairement les directions et empêchera les modifications dans tous les sens.[5]

D’après cette théorie, les variations ne s’effectuent ni au hasard ni dans tous les sens, et la sélection naturelle ne joue qu’un rôle secondaire. Elle intervient sur des organismes dûment évolués et non sur chaque variation ainsi que le pensent les sélectionnistes.

Gustav Eimer se fit en conséquence le critique des néo-darwinistes allemands de la fin du 19ème siècle, et en particulier de Weismann qu’il considérait comme son principal adversaire. Par sa « loi d’orthogenèse », il tenta de rendre compte de divers phénomènes.

Lors d’une conférence prononcée à Leyde en 1895 et intitulée « Sur l’évolution dans une direction déterminée, et sur l’incapacité de la sélection darwinienne dans la formation des espèces »[6], il s’attaqua par exemple à ce que l’on considère généralement comme l’une des réussites du darwinisme : l’explication du mimétisme.

Le zoologue nia que les dessins sur les ailes des Papillons aient valeur adaptative : le prétendu « mimétisme » serait dû à l’action de circonstances identiques sur des organismes différents, et au respect chez ces derniers des mêmes lois structurales contrôlant la coloration.

L’exemple d’Eimer est assez représentatif des partisans des théories orthogénétiques classiques (parmi lesquels on comptait alors également Cuénot, Trueman ou Lang). Ces derniers, en s’inspirant d’un matérialisme néo-lamarckien, refusaient de laisser la sélection naturelle jouer le premier rôle dans l’évolution. Ils la considéraient comme le « bourreau qui exécute les inadaptés[7] » plutôt que comme un mécanisme créateur.

Karl Popper ne tente pas d’inscrire sa conjecture dans une perspective néo-lamarckienne ; cependant, comme nous le verrons par la suite, il distingue, à l’instar des orthogénéticiens (et, plus généralement, à l’instar des Néo-lamarckiens), des causalités internes et des causalités externes à l’évolution du vivant.


[1] DEVILLERS Charles, « ORTHOGENESE. Orthogenesis », in TORT Patrick (sous la direction de), Dictionnaire du Darwinisme et de l’Evolution, op. cit., p. 3305.

[2] Ibidem.

[3] GOULD Jay Stephen, Darwin et les grandes énigmes de la vie : réflexions sur l’histoire naturelle, op. cit., p. 86.

[4] Cité in DEVILLERS Charles, op. cit., p. 3305.

[5] Ibidem.

[6] LA VERGATA Antonello, « EIMER Gustav Heinrich Theodor 1843-1898 » in TORT Patrick (sous la direction de), Dictionnaire du Darwinisme et de l’Evolution, op. cit., p. 1338.

[7] GOULD Jay Stephen, op. cit., p. 10.

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