La progression de la science par « essais » et « élimination de l’erreur »

by admin on 22 mai 2010

Karl Popper s’est toujours efforcé d’appliquer la démarche critique à tous les niveaux de la connaissance.

Comme le remarque Renée Bouveresse, il est intéressant de noter que le philosophe fut toujours un penseur polémique : il s’exprima sur un grand nombre de sujets pour y apporter son point de vue critique, et il ne produisit peu de « grandes œuvres » (la plupart de ses ouvrages publiés sont des recueils d’articles et de conférences).

Il s’agit là d’un des points communs avec l’œuvre d’un autre philosophe, Samuel Butler (1835-1902), auquel Popper voua une grande admiration. Il l’invoque souvent lorsqu’il est question de théorie de l’évolution et, plus particulièrement, lorsqu’il traite des « tendances évolutives » des organismes (qui relèvent de l’orthogenèse) .

Quoi qu’il en soit, il existe entre ces deux penseurs plus d’une similitude pour expliquer, peut-être, la sympathie du Popper pour son ainé (il dit qu’il le considère comme « l’un des plus grands philosophes anglais[1] » ou encore que « la plupart des philosophes évolutionnistes ne [l’ont] pas impressionné –à l’exception de Samuel Butler[2] »).

Butler et Popper se sont évertués à donner des points de vue critiques sur les théories de leurs contemporains, au nom du progrès scientifique et philosophique. Cela leur a valu de se brouiller parfois violemment avec certains d’entre eux, Butler avec Darwin[3], et Popper avec Wittgenstein[4]. L’un et l’autre de ces célèbres penseurs viennois se considéraient respectivement comme « un idiot » et « un fou .

Autre point commun majeurs entre les deux philosophes, tous deux apportèrent des conjectures à la théorie darwinienne qui restèrent (très) largement ignorées. Dans son coin, Butler se pensa être victime d’un véritable complot[5], tandis que Popper ne vit dans le rejet de sa conjecture qu’une raison de plus de penser que les néo-darwiniens étaient beaucoup trop dogmatiques[6], « presque aveugles[7] » aux « innombrables difficultés[8] » de leur théorie[9].

Si l’attitude intrinsèquement critique de Popper eut de quoi irriter plus d’un de ces collègues (qui estimaient que ses reproches n’étaient pas toujours justifiés), on doit néanmoins la considérer comme une mise en pratique des préceptes de sa philosophie des sciences ; une praxis dont le principal leitmotiv serait le suivant : le primat accordé à l’élimination de l’erreur est ce qui permet de faire progresser la connaissance.

Ce n’est probablement pas sans raison que le philosophe fit sienne cette citation du peintre Albrecht Dürer :

Puisse maintenant le peu que j’ai compris sortir au grand jour, afin qu’un plus savant que moi soit en mesure de découvrir la vérité, et que par son œuvre il puisse prouver mon erreur et m’en faire reproche. Alors je me réjouirai d’avoir été l’instrument par lequel la vérité est advenue à la lumière.[10]

Il faut encore remarquer qu’en ce qui concerne la méthode critique, le philosophe ne s’épargnait pas lui-même. Ses textes y étaient soumis à un point tel que son ami Petersen s’est demandé si sa méthode par essais et élimination de l’erreur ne lui était pas venue de son mode d’écriture[11]. Il qualifiait de « palimpsestes » les productions de l’épistémologue, tandis que Miller, un autre membre de son entourage, voyait en Popper un « cannibale impénitent[12] » de ses propres textes, tant il procédait à d’interminables corrections et ajouts, parfois même lorsqu’ils étaient sur le point d’être imprimés[13].

Popper fut enfin le grand chantre de l’approche critique de la connaissance, qu’il déploya aussi bien dans le fond (i.e., dans l’approche évolutionniste de la connaissance) que dans la forme (i.e., par sa méthode d’écriture[14] et ses corrections incessantes). Pour le Karl Popper, cette approche constitue le meilleur moyen d’améliorer notre connaissance du monde, en nous permettant de nous départir de nos conceptions erronées[15]. Dans le domaine empirique, le scientifique doit systématiquement reconnaître qu’une théorie a été falsifiée et ne pas s’encombrer d’hypothèse ad hoc.

La critique agit comme une des formes de la sélection naturelle – une sélection non plus des organismes sur la base de leur habilité à survivre mais des hypothèses et des théories scientifiques sur la base de leur capacité à “survivre” à l’expérience.


[1] POPPER Karl R., La Connaissance objective, op. cit., p. 360.

[2] POPPER Karl R., La Quête inachevée, op. cit., p. 236.

[3] Voir LA VERGATA Antonello, trad. TORT Patrick, « BUTLER Samuel 1835-1902 » in TORT Patrick (sous la direction de), Le Dictionnaire du Darwinisme et de l’évolution, op. cit., pp. 481-482.

[4] Popper rapporte l’épisode au cours duquel Wittgenstein, qui l’avait invité à prononcer une conférence, en vint à le menacer avec un tisonnier. POPPER Karl R., La Quête inachevée, op. cit., p. 171-172. Bertrand Russel, également présent lors de la conférence, rapporte l’événement –devenu quasi-légendaire- dans son Autobiographie intellectuelle. Un livre est entièrement consacré à l’étude de cet épisode et de ses origines : EDMONDOUS David & EIDINOW John, Wittgenstein’s Poker : The Story of a Ten-minute Argument between Two Great Philosophers, New York, Harper Collins Publishers, 2001. Sur les relations houleuses de Popper avec ses collègues et/ou anciens étudiants, voir BRUDNY Michelle-Irène, Karl Popper, un philosophe heureux, pp. 209-210. La biographe explique que ce sont ces relations orageuses qui poussèrent Popper à placer en exergue de son autobiographie intellectuelle la citation suivante, extraite du Zoo du docteur Doolittle de Hugh Lofting : « Que laisser de côté et que garder ? C’est tout le problème. » (sous-entendu : « Qui laisser de côté et qui garder ? ») Cf. POPPER Karl R., op. cit., p. 5.

[5] Voir LA VERGATA Antonello, trad. TORT Patrick, in Le Dictionnaire du Darwinisme et de l’évolution, pp. 482.

[6] Cf. HULL David L., op. cit., p. 490.

[7] POPPER Karl R., La Connaissance objective, op. cit., note 1 p. 404 (datant donc de l’édition augmentée de 1979).

[8] Ibidem.

[9] Il est également à remarquer que Popper prit la défense de Butler, en estimant qu’il avait été victime d’une « grave injustice » de la part de Darwin.

[10] POPPER Karl R. Un Univers de Propensions, op. cit., p. 77. On la trouve également placée en exergue de POPPER Karl R., Des Sources de la connaissance et de l’ignorance (1963), Paris, Rivage, 1998.

[11] BRUDNY Michelle-Irène, Karl Popper, un philosophe heureux., p. 171.

[12] Op. cit., p. 67.

[13] C’est ce qui explique, entre autres, que la traduction anglaise de la Logik der Forschung (1934) fut si tardive (1959).

[14] Popper explique qu’il a besoin de poser par écrits ses réflexions pour mieux les corriger, là où Russel, par exemple, semble effectuer ce travail critique mentalement, au fur et à mesure qu’il écrit. Cette démarche tétradique constitue donc aussi la forme privilégiée de l’élaboration des œuvres de pensée de Karl Popper.

[15] Le philosophe reconnaît néanmoins, ainsi que nous l’avons mentionné, l’importance des « hypothèse aventureuses, voire aventurées » dans le domaine du progrès scientifique : celles-ci doivent seulement pouvoir être soumises au « moyen de contrôle » de l’évolution de nos connaissances que représente l’expérimentation.

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